Passionnément Gainsbourg de Karin Hann. Ed: du Rocher.

« les plus désespérés sont les chants les plus beaux,
Et j’en sais d’immortels qui sont de purs sanglots.»
(A de Musset, allégorie du Pélican).

Karin HannA priori, ce n’est pas que nous soyons fan du personnage éponyme de cet ouvrage: quelqu’un qui brûle un billet de 500 francs, en direct, devant des millions de gens qui ont quelquefois du mal à les gagner, ne peut recevoir notre sympathie. A priori. Ou encore une célébrité, quel que soit son état éthylique, qui déclare à Withney Houston  qu’il veut la «fucker» en live ne relève pas du gentleman. Ni des bonnes manières.
En revanche, la lecture nous inspire, également a priori, par celle qui l’a écrite. Il s’agit de Karin Hann avec laquelle nous avons une certaine coutume. Que peut-elle avoir découvert de si exceptionnel chez Gainsbourg, elle qui fréquente les rois, les reines et Marcel Pagnol? Que du beau monde civilisé. Nous l’attendions au tournant comme un défi à sa classe.
Karin Hann nous explique: l’apparence est trompeuse, alimentée par le sujet lui-même, qui ne manque pas une occasion de s’auto-dénigrer tant il a une piètre représentation de lui-même et une faible affection pour sa propre personne. Tendance masochiste. On veut bien.
Unknown-1Karin Hann initie son livre avec justesse,  par une explication ad hominem, la compassion en plus. Au commencement était un être non désiré, un être menacé par les lois anti-juives de sa jeunesse, le jumeau d’une soeur, Liliane. A cela s’ajoute un physique disgracieux, pour le moins. Pas de quoi mener forcément au génie.
De l’autre côté, explique l’auteur, Serge Gainsbourg va acquérir, par son milieu, une culture picturale, musicale, littéraire considérable. Et c’est la rencontre de cette personne que la vie n’a pas gâtée et de ce fonds culturel qui explique que Gainsbourg soit devenu un auteur de génie. Cela est davantage convaincant.
Et c’est parce que Gainsbourg était tel qu’il a plu à toutes les belles femmes de l’époque: Brigitte Bardot, Jane Birkin et bien d’autres, et que l’inspiration lui est venue, à la fois pour nourrir son oeuvre et pour se mortifier d’avoir tant d’honneurs féminins alors qu’il ne pense pas les mériter. Ainsi, Jane Berkin exprime ce qu’elle a ressenti près de lui: « Gainsbourg était un provocateur avec une âme romantique. » Et c’est bien parce qu’il va jouir et souffrir de ces rencontres terribles et torrides, laissant ou laissé, que ses oeuvres seront belles.
Progressivement, chapitre après chapitre, le charme de l’écriture de Karin Hann opère. Elle parvient, au cours de cette démonstration remarquable, à faire de ce Hyde énervant un Jekyll émouvant et probant.
Karin Hann croise les poèmes en chansons de Gainsbourg avec les Références de la littérature. Comme chez Verlaine, on trouve cette même détestation de soi et la contradiction; comme chez Mallarmé, la constante souffrance de la création ou comme chez Baudelaire un spleen inguérissable. Ces comparaisons ne sont pas gratuites: elles sont étayées par la citation de poèmes révélateurs. D’autres auteurs ont insufflé à Gainsbourg la même veine créatrice: Lamartine, Vigny, Rimbaud ou encore Nabokov trouvent un écho dans les chansons de Gainsbourg parce qu’à vivre les mêmes souffrances, on finit par écrire les mêmes chefs d’oeuvre.
Les uns comme les autres usent des procédés stylistiques de la langue: métaphores, inversions, paronomases et oxymores parsèment l’oeuvre des poètes cités et de notre chanteur. Ecoutez cette Javanaise et ces allitérations en « v »: « J’avoue, j’en ai bavé par vous, mon amour. » Il en bafouille.
A la fin, on se dit qu’on a été injuste et qu’on a quelque peu brûlé Gainsbourg pour un simple délit de sale gueule et qu’on ferait bien de mieux prêter l’oreille sans, en définitive, jalouser ses succès. A priori.
On comprend que Karin Hann s’en veuille à la fin pour « tout ce que l’on a omis », comme cette correspondance quelquefois brillante entre les paroles et la musique, qui fait que telle ou telle chanson a eu plus de succès que cette autre que l’auteur aimait: le son à la rescousse de la parole.
Sans compter que Karin Hann, pédagogiquement, nous permet de revisiter tous ces beaux poèmes de notre abécédaire littéraire. Elle nous en livre un florilège qu’elle décortique pour montrer la proximité avec Gainsbourg célébré ou Gainsbarre abhorré. Poète maudit.
On est heureux de s’être plongé dans un tel livre malgré les torpeurs de l’été; Et, tout à coup, on se souvient de l’émotion de Gainsbourg devant Vanesssa Paradis chantant« la Javanaise », telle une Lolita fondante; ou lorsqu’il s’opposa avec virulence à Guy Béart, qui prétendait que la chanson était un art majeur et qu’il défendait l’idée contraire. On s’était dit, en passant, qu’un tel homme avait de bien belles émotions et convictions malgré son application compulsive à porter un masque.

Alain Dagnez.

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