Réparer les vivants de Maylis de Kérangal. Ed: Verticales.

Qu’auriez-vous fait à leur place?

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L’affaire est, hélas, quotidienne: trois jeunes gens font une partie de surf. Ils rentrent et survient l’accident de van sur une petite route de Normandie. Putain de poteau! Simon Lumbres n’avait pas sa ceinture: urgence à l’hôpital. Mort cérébrale.
Tout nous est raconté avec force détails, métaphores et poésie; c’est beau et triste! Tragique. Marianne, sa mère, est avertie, qui prévient Sean, le père, ils arrivent à l’hôpital pour s’entendre dire que leur fils, malgré toutes les apparences, est décédé cérébralement. il leur est dit avec la plus grande délicatesse que ses pièces internes intéressent la Médecine en vue de transplantations.
Dit comme cela le roman paraît seulement chirurgical mais l’auteur élargit le champ et part à la pêche de tous les points de vue; celui des parents, hautement affectés, celui de Juliette, effondrée, qui se rappelle leur premier baiser. La petite soeur, Lou. Le cercle familial subit le séisme. Mais les ondes se propagent sur le corps médical. Maylis de Kérangal narre avec finesse les pudiques requêtes des médecins auprès des parents, encore décideurs. L’auteur raconte le quotidien de ceux qui vont intervenir tour à tour; depuis Cécilia Owl, infirmière, en rêverie amoureuse, Thomas le coordinateur des échanges verbaux, de Marthe Carrare, coordinatrice des échanges d’organes.
Les parents donc, qui doivent prendre la décision et qui, pour ce faire, se rendent au bord de l’eau, dénominateur commun de cette famille; l’auteur y écrit une belle page lyrique où la nature est témoin de leurs tourments.
reparer_les_vivantsLe lecteur est appelé, en cours de lecture, à réfléchir et à amorcer une réflexion sur son propre destin, en cas de. La lecture se trouble.
La transplantation aura bien lieu; surgit Virgilio, passionné de foot, en délicatesse avec Rose, invivable. Il entre en scène au milieu des pizzas dégoulinant du mur, appelé en urgence pour le transport du coeur.
Et puis voilà Claire Méjean, receveuse de ce coeur, qui vit encore; on assiste à sa préparation, à l’au-revoir émouvant de ses enfants , à son installation au bloc pendant que le coeur est en transit.
La scène finale est digne d’un thriller sans épouvante; le suspense est insoutenable pendant la transplantation.
Maylis, de Kérangal s’est b bien renseignée pour avoir une telle connaissance si précise du vocabulaire chirurgical: les phrases sont belles, incisives, chirurgicales. Elle semble même se complaire à installer de longues phrases en profusion d’images, d’adjectifs, de termes rares, comme s’il était besoin d’épater.
A l’heure où il est impératif de faire connaître sa décision au sujet du don d’organes, lire ce livre peut aider à accepter ou non, en toute connaissance de cause.

Alain Dagnez.

Le dernier des nôtres d’Adélaïde de Clermont-Tonnerre. Ed: Grasset.

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Caïn et Abel chez les SS.

Voilà un récit bien étonnant. Depuis quelque temps, Les auteur(e)s prennent un malin plaisir à déconstruire le temps et à habituer le lecteur à suivre deux histoires à la fois, même si celles-ci se logent à des époques différentes, et retardent comme par plaisir le moment où tout cela trouvera un lien.
Dans un premier temps, Adélaïde de Clermont-Tonnerre nous renvoie joyeusement en 1969, ; une belle histoire de séduction et d’amour entre Werner Zilch et la blonde Rebecca Lynch se profile. Après quelques épisodes où le Casanova compulsif use de son art, la FDSV – comprenez la Femme De Sa Vie » ou encore « la Belle », finit par succomber avec délectation. Ca commence bien: un roman d’Amour se dit-on. On est vite détrompé.
De l’autre côté des pages, dans une tonalité mineure, nous assistons à la naissance d’un bébé, sous les chutes mortifières du bombardement de Dresde en 1945. Le récit est, cette fois, tragique: la jeune mère, mortellement blessée, décède; elle se nomme Luisa; le père de cet enfant est Johann Zilch, savant et spécialiste des V2. Marthe, la tante du nouveau-né, le recueille, le materne, coud à plusieurs reprises dans les vêtements du bébé cette inscription: « le dernier des nôtre », très sibylline. Mais l’enfant lui est subtilisé. Par qui? pourquoi,? Ne comptez pas sur nous pour faire votre travail de lecteur.
Celui-ci se demande, au fil des récits croisés, comment l’auteure va bien pouvoir s’y prendre pour que les histoires se rencontrent et que les personnages finissent par trouver leur lien commun. Et elle y parvient avec talent. Elle y ajoute même un supplément de retournements de situations qui nous laissent en haleine jusqu’au bout, mais vraiment jusqu’au bout.
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Les amours des tourtereaux subissent des baisses de tension dues à ce qui suit, ou à ce qui a précédé. Bon, les amoureux malheureux ne sont pas des SDF, les pauvres! et les héros vivent sans craindre les fins de mois. Précisément, Werner devient progressivement un riche promoteur immobilier dans cette Amérique conquérante, en plein boom: Rebecca est peintre et vit, parfois, chez ses parents de l’air du temps. A contrario, la petite soeur du héros adopté a fait un détour chez les Hippies mais elle se rattrape bien: merci pour elle. On rencontre même Wernher Von Braun, père des V2, en personne, au détour d’un chapitre, recyclé chez les astronomes de la conquête spatiale américaine, tandis que d’autres sont partis émarger, bon gré, mal gré, au pays des soviets.
Les dernières pages son haletantes et on ne sait que très tardivement qui est vraiment qui et on n’est pas à l’abri d’une surprise.
Le livre se ferme à regret; le lecteur est gentiment exténué et la morale est sauve. Quant aux amoureux, ils sont seuls au monde dans une grande maison, avec piscine.

Alain Dagnez.