Le bureau des jardins et des étangs. Didier Decoin. Ed: Stock

Miyuki, reine des carpes, au pays du Soleil Levant, n’est pas muette.

Didier Decoin-3
On n’entre pas dans ce livre comme on entre en restauration rapide: tout vous semble étranger: la localisation, le Japon; la temporalité: peu d’indice sur l’époque; la langue, un roman au vocabulaire extrême oriental; quant à l’histoire, elle délivre une romance mystérieuse et odorante. L’écriture est ciselée comme une danse de Geisha. Didier Decoin rappelle en fin de livre tous les ouvrages qu’il a dû consulter de 2004 à 2016. Il fallait bien ça!
Miyuki, mariée à Katsuro, coule des jours paisibles dans leur village de Shimae. Ils s’aiment comme des enfants. Le malheur frappe la douce femme: son mari se noie, lui, dont la spécialité est de pêcher des carpes. Miyuki pleure mais doit impérativement répondre à la commande de la Cité Impériale. La voilà partie pour Heiankyo, une perche sur les épaules qui porte, de chaque côté, une nasse de cyprinidae.
Nous allons suivre Miyuki dans son parcours initiatique vers la Capitale; on pense à Don Quichotte sur Rossinante: son chemin est semé d’embûches en tous genres.
Elle fait la connaissance, dans des circonstances peu convenables, de Nagusa, personnage important: elle est à la recherche d’un expédient pour palier le vol de quelques-uns de ses poissons. Le directeur du Bureau desJardins et des Etangs va la secourir.
Le bureau des jardins et des étnags_Contre toute attente, elle est admise devant l’empereur afin de développer ses odeurs de « kakis mûres et de nashis au miel », pour le concours des Senteurs: le taki-monoi awase. Qu’elle gagne.
On vous le disait bien que ça se passait, loin, ailleurs.
Alain Dagnez.

Sa mère de Sophia Azzedine. Ed: Stock.

« On ne rencontre pas sa mère tous les jours….» (P179)

Unknown-3Marie-Adélaïde travaille à la « Miche dorée », à l’ouverture de ce roman. Dit comme cela, ça ouvre l’appétit. Mais il se trouve que l’intérêt de cet opus ne réside pas dans cette première annonce. Il lui arrive aussi de jouer à la nounou chez des gens huppés, qu’elle ne manque pas de fustiger, les soirs de réception.Mais cela n’est pas davantage l’essentiel du roman.
L’auteur nous offre, au passage, une série de portraits des amis de l’héroïne: chaque personnage est l’un plus intéressant que l’autre, haut en couleurs; mais cela aussi importe peu.
L’héroïne a eu un début de vie tout ce qu’il y’a de perturbé: née sous X, adoptée; malmenée, d’une famille à l’autre, d’un rejet à l’autre, d’une prison à l’autre, Marie-Adélaïde va partir à la recherche de sa mère, d’où le titre. Son père reste encore dans l’inconnu.
31UD99HkfFL._SX195_Tout au long de cette pérégrination, on trouve, enfin, le véritable intérêt de ce livre: le style: original, touchant derrière la nervosité des propos. On y apprend à ne pas s’arrêter à l’apparence des réactions mais à leur signification. Marie-Adélaïde est, au fond, triste du manque et seule la pudeur explique cette réactivité à fleur de peau.

On suit avec intérêt la quête de l’héroïne pour retrouver cette mère qui l’a abandonnée. Démarches administratives, filature grâce à Kay, un fidèle, une rencontre soi disant fortuite jusqu’à l’accident qui révèle. et l’éblouissement de deux êtres qui se sont « manqués ».
Saphia Azzedine nous a habitués à ce qui fait sa singularité littéraire: provocation, exagération, hyperbolisme, instruments rageurs et efficaces au service de l’histoire. Certains, dit-on s’en lassent.
On s’attend à ce que ces retrouvailles ouvrent à la jeune femme une période favorable, fastueuse. Mais le malheur s’acharne souvent sur les malheureux.
Alors, ce livre nous chagrine mais on est reconnaissant à l’auteur de nous avoir fait passer ce fort moment de tristesse et à ces bribes de joie.
Alain Dagnez.